« J’ai été
meneur d’allure
au Marathon
de Paris »

Mener l’allure, pour un copain ou un peloton de marathonien, n’est pas une mince affaire. Runners s’est essayé à l’exercice sur le bitume parisien. Avec pour mission de courir en moins de trois heures. Récit…


Il faut de tout pour faire un monde. Même des runners obsédés par le chrono, comme convaincus que leurs existences prendraient une tournure différente s’ils bouclaient un marathon sous les trois heures.

Paris fait sur ce sujet figure de leader du peloton mondial. C’est ici que le millier de coureurs bouclant la distance à 14km/h de moyenne a été atteint pour la première fois. Et cette année, malgré un froid piquant et des rafales de vent, les candidats au chrono mythique étaient encore si nombreux que les premiers kilomètres se faisaient en rangs serrés.

Avant le départ, j’avais été équipé d’un harnais permettant de fixer la tige surmontée d’un l’oriflamme couleur rouge. Les quelques dizaines de mètres de trottinement préalables à l’entrée dans le sas m’avaient rassuré : je ne ressentais aucun gène particulière. En attendant le départ, j’ai cependant remarqué que la tige avait tendance à tomber sur ma tête. Que faire à part tenter de la redresser ? Inquiet à l’idée de devoir mener le train (et de ne pas en être capable), j’ai attendu le départ sans moufter…

La descente des Champs-Elysées s’est faite dans une furieuse cohue. En arrivant rue de Rivoli, la tige cognait contre ma nuque. J’ai tenté de l’enfoncer dans le harnais pour la redresser. En vain. Finalement, un coureur m’a donné un coup de main mais une moitié de la tige est restée dans ses mains. Cassée net. J’ai découvert à ce moment-là qu’elle avait été rafistolée, qu’elle avait déjà été cassée !

Que faire ? M’arrêter pour porter réclamation ? M’arrêter aux stands pour effectuer une réparation ? J’ai continué. Quelques hectomètres. Puis quelques kilomètres. Jusqu’à Bastille. Puis Vincennes. En tenant le bout de tige et l’oriflamme dans ma main. Tantôt la gauche, tantôt la droite. Deux coureurs m’ont donné un sacré coup de main. Kevin et Claude qui m’ont servi à tour de rôle de chronométreurs et de ravitailleurs.

Il avait été prévu avec les autres meneurs que je serai deuxième sur quatre pour éviter d’avoir à imprimer le rythme idéal – 4min15 au kilomètre. Problème, à Vincennes, le leader s’est arrêté pour faire pipi. Je me suis retrouvé devant avec mon bidule à la main et une foule de gars à mes trousses.

Dans ces cas-là, il faut gérer. Et faire confiance à sa mémoire autant qu’à ses jambes. Le Marathon de Paris, je connais. C’était ma onzième participation. Courir en moins de trois heures, je connais. Pourquoi paniquer ? J’ai donc couru comme ça. Jusqu’au semi où mon temps de passage était un peu rapide. Je m’en suis excusé auprès des runners qui se massaient derrière moi. En revenant sur Bastille, nous filions toujours à 4min10 – 4min12 au kilo. Un peu vite donc. Mais je ne savais pas ralentir. Et je me suis dit qu’il serait bien d’avoir un peu de marge pour les ravitos de la fin de course et les faux plats du Bois de Boulogne.

Je sais, un meneur ne doit pas avoir ce plan de course. Un meneur doit rester régulier. Du premier au dernier mètre. Je n’ai pas été si régulier que ça. A vrai dire, j’avais la pétoche d’être victime d’un coup de moins bien. Et puis, je me disais que trois meneurs rouges étaient derrière moi. Si certains voulaient courir de manière plus régulée, ils le pouvaient : il leur suffisait d’attendre un peu. Ce que certains ont fait…

Un dernier argument a enlevé la décision : finir sous les trois heures temps réel, c’est bien. Mais rallier l’arrivée lorsque l’horloge de course indique 2h58 ou 2h59, c’est mieux. Passer sous la ligne en voyant le chiffre deux avant tous les autres donne toujours la chair de poule !

Au 40èkm, j’ai toutefois ralenti un peu. Nous étions sur les bases de 2h58 chrono officiel – soit plutôt 2h57 en temps réel corrigé. Certains gars qui me suivaient sont partis pour tenter de grappiller des secondes. D’autres, que je doublais, semblaient comme arrêtés. Je me souviens d’un Anglais perclus de crampes et d’un autre type bouleversé en arrivant avenue Foch.

J’ai pris le temps d’en finir. D’un coup, la tige ne pesait plus un gramme. Je l’ai tendu à bout de bras. Une pluie de confettis rouges a été lancée à 50 mètres de l’arrivée. L’horloge indiquait 2h59’04 lorsque j’ai touché le dernier tapis. Tant de visages connus soudain dans l’aire d’arrivée. Des sourires, des poignées de main, des accolades et des remerciements. Jamais, je n’oublierai ces moments de fraternité. Et le bonheur, tout simple, du travail accompli. Mais quel boulot c’est de mener l’allure !

(Si Kevin et Claude me lisent, je veux leur exprimer ici toute ma gratitude)

édité le 17/04/2012 par Pascal Silvestre

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7 commentaires sur « J’ai été
meneur d’allure
au Marathon
de Paris »

  1. Lerat on 17 avril 2012 at 14:49

    Quel bonheur de lire cette aventure depuis la préparation jusqu’à l’arrivée. Tant de doutes, d’angoisses, par tous les temps, contre tous les vents jusqu’au bout!
    Quelle leçon de plaisir, d’envie partagée, seul au milieu de tous et devant!
    Bravo et merci pour tout ce que vous nous avez fait et vous nous faite toujours partager grâce à votre billet dans runner’s.
    un pied devant l’autre grâce à vous!
    Merci et bravo

  2. A l’école du marathon | Jahom, runner on 17 avril 2012 at 21:10

    [...] Soudain, je suis surpris et impressionné d’apercevoir Pascal, meneur d’allure des 3 heures, passer avec son oriflamme rouge qu’il tient à bout de bras. J’apprendrai plus tard que la tige de son dispositif s’est brisée dès le bas des champs Élysées. Je réussirai à l’encourager lors de son passage au 32ème kilomètre alors qu’il tient toujours son “bidule” à la main pour remplir brillamment la mission difficile qu’on lui a confiée. [...]

  3. [...] des 3 heures raconte sa course de l’intérieur et ses difficultés avec la tige du drapeau (clic). Vous lirez, vous [...]

  4. [...] vers les barrières situées sur le côté droit. Et j’y retrouve, de l’autre côté, Pascal, de Runners.fr. On a tous les deux la banane. Il a porté, au sens littéral, l’oriflamme [...]

  5. Fabrice Belouard on 23 avril 2012 at 09:24

    Bravo Pascal, belle performance ! Je suis avec intérêt tes newsletters et notamment celles qui précédaient le marathon où tu exprimais tes craintes : je ressentais les mêmes car c’était aussi mon premier marathon en tant que meneur d’allure (en 3h15). Ce stress est synonyme d’envie de bien faire !
    Pour ma part, j’ai eu plus de chance que toi pour la flamme ;o) et heureusement car gérer une allure à 4’37″ au km la plus régulière possible avec toute cette masse de coureurs m’a demandé beaucoup de concentration et de calculs ! Enfin j’y suis arrivé avec un temps réel de 3h14’39″.
    C’est certes une responsabilité mais surtout beaucoup de plaisirs, d’échanges et d’émotions partagées. Quelle fierté aussi d’avoir pu le faire et de recevoir toutes ces accolades, poignées de mains et remerciements à l’arrivée. Merci à tous mes compagnons de course pour ces moments de bonheur partagé, cela fait « chaud au coeur » et donne envie de recommencer :o )) ! Fabrice B.
    PS : dommage Pascal que l’on ai pas pu se voir plus durant ces 2 jours.

  6. Eponyme on 26 avril 2012 at 07:38

    Super ce récit de meneur d’allure ! Bravo d’avoir mené tous ces coureurs au bout de leur rêve ! :)

  7. [...] Les meneurs d’allure « 3 heures » arrivent ; il y a Pascal Sylvestre de runners.fr qui fait un sacré boulot. Je vous invite vraiment à aller lire son récit. [...]

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