Courir minimaliste : jusqu’où ?

Pour certains, le minimalisme serait la panacée universelle à tous les petits maux du coureur. Un médicament inoffensif et sans effets secondaires en quelque sorte. Mais alors, quelle est la dose à ne pas dépasser ?  Frédéric Brossard offre des pistes…

S’il est bien une question qui me taraude depuis que je me suis lancé à corps perdu dans la pratique du running minimaliste, c’est bien celle de savoir s’il existe une distance maximale au-delà de laquelle il est impossible, voire plus simplement pas raisonnable, d’adopter la désormais célèbre foulée midfoot.

C’est, en partie pour trouver la réponse à cette interrogation, que j’ai disputé le récent Marathon Seine et Eure en Saucony Hattori. J’y ai certes glané mon record sur la distance mais bien peu d’éléments concrets, hormis des douleurs aux adducteurs, pour progresser dans la résolution de mon équation. Et puis, récemment, coup sur coup, deux articles publiés sur des sites web anglo-saxons sont venus nourrir ma réflexion et lui donner de la substance.

Premier article

Le premier est la publication de la thèse de mon ami Peter Larson dans le Journal of Sports Science. Intitulée « Foot Strike Pattern of recreationnal and sub-elite runners in a long-distance road race », elle analyse, entre autre et c’est là le point qui m’a particulièrement intéressé, la foulée de 236 marathoniens au 10e et au 32e kilomètre d’une épreuve disputée en 2009. Bien entendu, la vaste majorité des coureurs observés avaient une foulée talon, mais Peter a remarqué que le pourcentage était plus élevé au 32e kilomètre qu’au 10e, ce qui laisse à penser qu’il est difficile de conserver une foulée midfoot, voire carrément pointe pour certains, sur une telle distance. Il n’entrait pas dans le cadre des travaux de Peter de déterminer les raisons de ce phénomène. Aussi, je me permets d’en proposer une.

En 2009, le phénomène minimaliste n’en était qu’à ses balbutiements et souffrait d’une absence de théorie et de formalisation de la foulée idoine. On peut donc considérer que ces midfooter du 10e kilomètre l’étaient naturellement sans avoir consacré de longues heures à l’acquisition de cette foulée. On peut également supposer que ces midfooter « naturels » couraient avec des chaussures classiques. Il serait intéressant de refaire ce type d’étude sur une population ayant réellement entrepris un vrai chemin vers le minimalisme incluant de longues phases de construction d’une foulée qui, à défaut d’être naturelle, m’apparaît comme un peu plus pérenne.

Second article

Celui-ci se positionne comme une suite à la thèse de Peter. Il a été rédigé par Brian Martin, auteur du livre « Running Technique ». Pour Brian, l’une des origines possibles de ce changement de foulée entre le 10e et le 32e kilomètre est à rechercher dans une fatigue excessive des muscles fléchisseurs de la hanche, causée par une faiblesse musculaire assez classique chez le coureur amateur, des muscles fessiers et des ischio-jambiers ou une mauvaise utilisation de ces muscles dans le cycle de la foulée. Ainsi, au lieu de bénéficier de la « poussée » de ces muscles de l’arrière de la jambe, le coureur est contraint, à un moment donné, de ne se reposer que sur une traction des fléchisseurs de la hanche et des quadriceps pour pouvoir maintenir leur rythme de course, ce qui n’est possible qu’en posant le talon.

Est-ce que l’origine de mes douleurs aux adducteurs à partir du 32e kilomètre de mon marathon est à rechercher dans ma volonté de conserver jusqu’au bout une foulée midfoot quoi qu’il m’en coûtât ? Au regard de la théorie de Brian Martin, c’est bien possible.

Ai-je pour autant la réponse à ma question « quelle est la distance maximale … ? ». Pas de façon définitive. En revanche, il est clair à la lecture de ces articles que maintenir une foulée minimaliste sur la distance d’un marathon par exemple, nécessite, d’une part, un travail particulier sur la foulée, d’autre part, un travail de renforcement musculaire spécifique des muscles de l’arrière de la jambe. J’aurais donc tendance à dire que se lancer sur de telles distances en minimaliste n’est raisonnable que si l’on est prêt à accepter les contraintes d’un travail à la fois technique et physique, au détriment, peut-être, de la notion de plaisir et de courir naturel inhérents au minimalisme.

Pour terminer sur une note « distrayante », figurez-vous que tant Peter dans son analyse, que Brian, lors des séances de coaching qu’il dispense, ont remarqué que de nombreux coureurs ont une foulée dissymétrique : talon d’un côté, midfoot de l’autre. Amusant non ?